Cet article a été initialement rédigé en anglais et traduit en français.
La bioénergie transforme la matière organique - résidus agricoles, bois, déchets alimentaires, huiles usagées - en électricité, chaleur et carburants, et emploie environ 3,9 millions de personnes dans le monde, ce qui en fait le deuxième employeur parmi les énergies renouvelables après le solaire. Dans l’Union européenne, la filière génère 564 000 emplois et plus de 32 milliards d’euros de chiffre d’affaires. La France y occupe une position singulière : avec 1 781 unités de méthanisation en activité début 2025 et une production de biométhane en hausse de 27 % en 2024, elle est désormais le premier producteur européen de biométhane, après avoir dépassé l’Allemagne sur le segment du biogaz injecté.
Pour la transition énergétique, la bioénergie remplit une fonction que le solaire et l’éolien ne peuvent assurer seuls : une production pilotable de chaleur et d’électricité, un apport de base y compris en hiver, et le seul substitut renouvelable direct aux combustibles fossiles dans l’aviation, le transport lourd et la chaleur industrielle. La bioénergie n’est pas un secteur homogène. Elle regroupe des méthaniseurs agricoles en Bretagne, des bioraffineries transformant des graisses usagées en Provence, des incinérateurs alimentant le chauffage urbain en Île-de-France et des chaufferies bois dans les Vosges. Les compétences requises, les conditions de travail et les trajectoires de carrière varient considérablement d’un sous-secteur à l’autre.

La centrale biogaz de Mas Bes à Salitja, en Catalogne, une référence en matière de biogaz agricole sur la péninsule ibérique. Photo: Government of Catalonia, Attribution / Wikimedia Commons
Le biogaz français : 1 781 installations, un objectif à 50 TWh
La méthanisation - dégradation bactérienne de matière organique en l’absence d’oxygène pour produire du méthane - est le sous-secteur bioénergétique le plus dynamique en France. Les 1 781 unités en activité début 2025 sont majoritairement agricoles, complétées par des sites centralisés, industriels et en stations d’épuration. La production primaire de biogaz a atteint 24,2 TWh en 2024 (+10 % sur un an), dont 43 % injectés sous forme de biométhane dans le réseau gazier.

Installation de stockage de granulés de bois industriels à Schlieren, près de Zürich. Photo: JoachimKohler-HB, CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons
C’est le biométhane qui concentre la croissance. Fin 2024, 731 sites d’injection étaient raccordés au réseau, avec une capacité installée de 14,8 TWh/an au troisième trimestre 2025. La PPE3 fixe un objectif de 44 TWh de biométhane injecté d’ici 2030 - soit un triplement de la production actuelle en cinq ans. Atteindre cet objectif exige non seulement des investissements mais surtout des techniciens, des ingénieurs procédés et des chefs de projet capables de construire et d’exploiter les nouvelles installations.
Chaque unité de méthanisation crée 3 à 4 emplois directs d’exploitation et de maintenance, auxquels s’ajoutent une douzaine d’emplois indirects durant la construction. Le secteur emploie environ 10 300 ETP, avec des projections de 17 000 à 53 000 d’ici 2030 selon les scénarios de déploiement. Quelque 500 entreprises opèrent sur ce marché. Le biométhane crée aussi des spécialisations nouvelles : techniciens en séparation membranaire, spécialistes de l’intégration au réseau gazier, ingénieurs en valorisation du CO₂ biogénique.
Travailler sur un méthaniseur, c’est gérer un processus biologique. Les opérateurs surveillent les températures des digesteurs, le pH, la composition du gaz et les cadences d’alimentation. Le substrat - résidus de cultures, déchets alimentaires, lisier, cultures énergétiques - arrive par camion et doit être réceptionné, stocké et mélangé. Le digestat résiduel est valorisé comme engrais, en lien direct avec l’agriculture durable. C’est en partie de l’agriculture, en partie du génie des procédés, en partie de la tuyauterie industrielle.
Biocarburants liquides et SAF : 41,7 TWh en 2023, deux bioraffineries TotalEnergies
Les biocarburants liquides représentent 41,7 TWh de consommation en France en 2023 - 73 % de biodiesel, 25 % de bioéthanol et 2 % de carburant d’aviation durable (SAF). C’est ce dernier segment qui va remodeler le marché de l’emploi. Le règlement européen ReFuelEU Aviation impose 2 % de SAF en 2025, 6 % en 2030 et 70 % en 2050. La France figure parmi les cinq premiers pays fournisseurs de SAF dans l’UE.
TotalEnergies a anticipé cette obligation en convertissant deux anciennes raffineries pétrolières. La Mède (Bouches-du-Rhône), reconvertie pour 275 millions d’euros, traite 500 000 tonnes par an de diesel renouvelable à partir d’huiles usagées et de graisses animales. Grandpuits (Seine-et-Marne) fait l’objet d’un investissement de plus de 500 millions d’euros pour produire 285 000 tonnes de SAF par an à terme, avec environ 250 emplois maintenus sur le site.
Pour les ingénieurs procédés et les opérateurs de raffinerie, cette reconversion signifie que les compétences acquises dans le pétrochimique - conduite de procédés continus, manipulation de matières inflammables, génie chimique - trouvent une application directe dans les bioraffineries. Elyse Energy, jeune entreprise lyonnaise passée de 10 à 84 employés depuis 2021, porte le projet BioTJet : une usine Fischer-Tropsch de 110 000 tonnes par an de SAF et de naphta durable, prévue pour 2027 avec Axens, IFPEN, BioNext et le groupe Avril.
Grille salariale
Les salaires dans la bioénergie reflètent la diversité du secteur. La méthanisation rémunère modestement par rapport à l’éolien ou au solaire - un constat documenté par le benchmark Elatos/GreenUnivers 2025 -, tandis que les postes en bioraffinerie et en incinération offrent des niveaux industriels.

Production d'énergie à partir de biocarburants par pays au fil du temps, les six plus grands marchés nationaux (États-Unis, Brésil, Indonésie, Allemagne, Chine, France). Source: Our World in Data, CC BY 4.0
| Poste | France | Belgique | Suisse |
|---|---|---|---|
| Technicien/opérateur biogaz | 28 000 - 42 500 € | 30 000 - 48 000 € | 75 000 - 95 000 CHF |
| Ingénieur procédés bioénergie | 38 000 - 55 000 € | 37 000 - 72 000 € | 80 000 - 136 000 CHF |
| Responsable d’exploitation (biogaz/UIOM) | 44 000 - 65 000 € | 55 000 - 85 000 € | 89 000 - 150 000 CHF |
| Chef de projet méthanisation | 35 000 - 55 000 € | 46 000 - 65 000 € | 80 000 - 141 000 CHF |
| Responsable environnement/HSE | 42 000 - 61 000 € | 38 000 - 78 000 € | 75 000 - 132 000 CHF |
Fourchettes basées sur des données 2025-2026 de Talent.com, HelloWork, Glassdoor, SalaryExpert et jobs.ch. Le marché français des EnR est passé d’un marché candidat à un marché recruteur en 2025 (Gaia RH). Cours indicatif : 1 CHF ≈ 0,95 €.
Valorisation des déchets et bois-énergie

Ligne de production de granulés de bois à Wels, Haute-Autriche, représentative de l'industrie européenne de densification. Photo: Stefan Kasmanhuber, CC BY-SA 3.0 / Wikimedia Commons
Incinération : 126 usines, première source de chaleur renouvelable pour les réseaux
La France exploite environ 116 usines d’incinération traitant 14,5 millions de tonnes de déchets par an. Parmi elles, 80 sont raccordées à des réseaux de chauffage urbain, faisant de la valorisation énergétique des déchets la première source de chaleur de récupération pour les réseaux de chaleur français. Le secteur emploie environ 4 500 personnes et recrute des opérateurs de four, des ingénieurs combustion, des spécialistes en gestion de l’environnement et des techniciens de maintenance.
En Île-de-France, le Syctom traite 2,3 millions de tonnes par an pour plus de 5,8 millions d’habitants à travers trois usines exploitées par Veolia, SUEZ et Inova (Paprec Énergies). L’incinération reste parfois contestée - des critiques soutiennent qu’elle entre en concurrence avec le recyclage -, mais d’un point de vue emploi, elle fournit des postes industriels stables, en fonctionnement continu et étroitement liés aux systèmes de gestion des déchets municipaux.
Bois-énergie : premier employeur bioénergétique
Le bois-énergie - bûches, plaquettes forestières, granulés - reste le premier employeur de la bioénergie en France avec environ 22 000 ETP, soit 22 % de l’ensemble des emplois dans les énergies renouvelables. Le pays dispose de 50 usines de granulés d’une capacité de 2,1 millions de tonnes et de 13,8 millions d’hectares de forêt productive. L’emploi couvre la foresterie et la récolte, la fabrication de granulés, la logistique, l’exploitation des chaufferies et le contrôle des émissions. Ce sous-secteur attire moins l’attention que le biogaz ou les biocarburants, mais il emploie deux fois plus de personnes.
Métiers le long de la chaîne de valeur

Opérateur d'usine industrielle inspectant les machines et les tuyauteries. Photo: Pexels, Pexels License
Approvisionnement et substrats
Les responsables approvisionnement sécurisent les flux de biomasse - résidus agricoles, déchets alimentaires, huiles usagées, coproduits forestiers. Ce poste requiert une connaissance de l’agriculture, de la logistique et des certifications de durabilité. Avec le renforcement des critères de la directive RED III, la demande de spécialistes en certification et gestion du cycle de vie (ISCC, RSB) augmente.
Exploitation et ingénierie
Les opérateurs de méthaniseur et les conducteurs de chaufferie assurent le fonctionnement quotidien : surveillance des procédés, ajustement des paramètres, gestion des équipements. Les ingénieurs procédés conçoivent et optimisent les processus de conversion - digestion anaérobie, fermentation, hydrotraitement. En bioraffinerie, un profil en génie chimique est indispensable. Les techniciens de maintenance entretiennent pompes, échangeurs thermiques, moteurs à gaz et instrumentation - un savoir-faire directement transférable depuis l’industrie pétrolière, le traitement de l’eau ou l’agroalimentaire.
Développement de projets
Les chefs de projet méthanisation identifient les sites, obtiennent les autorisations, structurent le financement et coordonnent la construction. En biogaz, cela implique de sécuriser les contrats de substrats, de négocier le raccordement au réseau avec GRDF et de gérer les relations avec les riverains et les exploitants agricoles. Les délais sont typiquement de 2 à 4 ans du développement à la mise en service - plus courts que l’éolien, mais avec des complexités propres liées aux substrats et au voisinage.
Conditions de travail
Les conditions dans la bioénergie varient fortement selon le sous-secteur, mais plusieurs caractéristiques méritent d’être comprises avant de s’engager.

Moissonneuse-batteuse de fourrage chargeant du maïs ensilé dans une remorque. Photo: Wolfgang Weiser, Unsplash License / Unsplash
Les odeurs sont une réalité quotidienne. Les méthaniseurs traitent du lisier, des déchets alimentaires et des sous-produits d’abattoir. Le hall de réception - où les substrats arrivent et sont déversés - peut être fortement odorant. Les installations modernes utilisent des zones fermées, des systèmes en dépression et des biofiltres, mais sans éliminer entièrement les odeurs.
Le travail posté est la norme sur les sites en exploitation. La plupart des installations de biogaz, des chaufferies biomasse et des incinérateurs fonctionnent 24h/24. Les opérateurs travaillent en équipes tournantes - en 3x8 ou en cycles de 12 heures. Les bioraffineries suivent des rythmes comparables à ceux des raffineries conventionnelles.
Les sites sont ruraux ou périurbains. Les méthaniseurs se concentrent dans les régions agricoles - Bretagne, Hauts-de-France, Grand Est, Pays de la Loire. Les incinérateurs sont en périphérie des agglomérations. Ce ne sont pas des emplois de centre-ville.
Les exigences de sécurité sont élevées. Le biogaz (méthane, CO₂) est inflammable et peut provoquer l’asphyxie en espace confiné. Le H₂S (sulfure d’hydrogène), composant fréquent, est toxique à faible concentration. Tous les postes opérationnels exigent une formation ATEX, des habilitations espace confiné et des certifications premiers secours.
Les postes de bureau existent. Développeurs de projets, responsables développement durable, acheteurs de substrats et fonctions support chez les grandes entreprises travaillent en bureau avec des déplacements réguliers sur site. Certains de ces postes offrent une flexibilité hybride.
Passerelles depuis l’agriculture, la chimie et le traitement de l’eau
La bioénergie est plus accessible aux personnes en reconversion que la plupart des autres filières renouvelables, car ses procédés recoupent de nombreuses industries adjacentes.
Depuis l’agriculture : les agriculteurs comprennent les substrats, la logistique et la gestion des terres. La transition vers l’exploitation d’un méthaniseur est relativement courte - de nombreux opérateurs de biogaz en Bretagne et dans les Hauts-de-France sont des agriculteurs en activité ou reconvertis.
Depuis le pétrole, le gaz et la chimie : les ingénieurs procédés et les opérateurs de raffinerie apportent des compétences directement transférables aux bioraffineries. La reconversion de Grandpuits et de La Mède par TotalEnergies illustre concrètement cette passerelle : les mêmes savoir-faire en conduite de procédés continus et en gestion de la sécurité s’appliquent, avec de nouvelles matières premières.
Depuis le traitement de l’eau : les professionnels de l’assainissement maîtrisent les procédés biologiques, les réseaux de tuyauterie et la réglementation environnementale - compétences directement applicables à la méthanisation. Le recoupement technique entre station d’épuration et digesteur anaérobie est considérable.
Depuis l’agroalimentaire : les professionnels de l’industrie alimentaire comprennent les procédés de transformation, le contrôle qualité et la gestion de matières organiques. Les méthaniseurs de déchets alimentaires fonctionnent selon des principes similaires à la production alimentaire, en sens inverse.
Principaux employeurs


Part de l’électricité provenant de la bioénergie sur les principaux marchés européens. Source: Our World in Data, CC BY 4.0
Production de biocarburants par région du monde de 1990 à 2024, l'échelle qui ancre l'emploi dans le secteur. Source: Our World in Data, CC BY 4.0
Biogaz et biométhane
- Waga Energy - Grenoble, ~300 employés, technologie brevetée WAGABOX pour convertir le biogaz de décharge en biométhane
- ENGIE BiOZ - Saint-Grégoire (Bretagne), ~50 employés, ~20 unités de production de biométhane
- TotalEnergies / Fonroche Biogaz - portefeuille biométhane en France, ~700 GWh de capacité (avec BioBéarn)
- Evergaz - Paris, ~41 employés, 14 installations de biogaz, 60 M€ levés auprès de Meridiam en 2024
- Prodeval - Châteauneuf-sur-Isère, 350+ employés, leader de l’épuration du biogaz (475+ installations mondiales)
- GRDF - Paris, 12 000 employés, distributeur de gaz et acteur central du raccordement biométhane
- Dalkia Biogaz - filiale EDF, 25 sites de biogaz
Biocarburants et SAF
- TotalEnergies - La Défense, bioraffineries La Mède et Grandpuits, objectif +500 000 t/an de SAF d’ici 2028
- Elyse Energy - Lyon, 84 employés, porteur du projet BioTJet (110 000 t SAF + naphta/an)
- Axens - Rueil-Malmaison, filiale IFPEN, licencieur de technologies pour biocarburants et SAF
- IFPEN - Rueil-Malmaison, ~1 600 employés, R&D publique en biocarburants et chimie verte
- Avril / Saipol - Paris, 7 350 employés, pionnier du biodiesel (Diester), partenaire BioTJet
Valorisation énergétique des déchets
- Veolia - Aubervilliers, premier opérateur mondial de services environnementaux, exploitant majeur d’incinérateurs en France
- SUEZ - La Défense, 34 unités de valorisation énergétique traitant 3,5 Mt/an en France
- Paprec Energies - La Courneuve, 16 000 employés (groupe), 4 incinérateurs via Inova Operations
Bois-énergie et chauffage
- Dalkia - Lille, filiale EDF, premier exploitant de chaufferies bois en France
- ENGIE Solutions - ~300 chaufferies biomasse alimentant des réseaux de chaleur urbains
Ingénierie et conseil
- Elanor Consulting - Lyon, bureau d’études spécialisé en méthanisation et cogénération
- Ramboll - bureau d’études international, conseil en bioénergie et énergie des déchets
La bioénergie se situe au carrefour de plusieurs filières des énergies propres. Les professionnels du biogaz évoluent fréquemment vers le stockage d’énergie (équilibrage réseau, stockage d’énergie thermique) et l’hydrogène (reformage du biogaz pour produire de l’hydrogène vert). Les compétences en réseaux intelligents deviennent pertinentes à mesure que les installations de biométhane interagissent avec des systèmes de pilotage de la demande. Comprendre ces connexions élargit les perspectives de carrière autant que le potentiel de rémunération.
Article de Jaroslav Holub · Édité par l’équipe éditoriale de Rejobs